« Occupy » comme modèle d’entreprise : la civilisation open-source émergente – Framablog

Le logo Framalang est réalisé par Harrypopof sous Licence Art Libre. Le réseau FramaSoft héberge en son sein une importante (qualitativement) équipe de traducteurs. Un gros travail de recherche et de discussion sur les textes à traduire est produit pour proposer des traductions de qualité sur des textes de qualité. Et tout ce petit monde fait ça bénévolement. La seule motivation apparente étant celle du plaisir du partage et la diffusion du savoir. Le travail est facilité par l’aspect collaboratif, et la bonne humeur qui règnent sur le « pad » (éditeur de texte collaboratif en ligne.).

L’équipe de traduction collaborative Framalang a très récemment traduit un texte de Michel Bauwens, théoricien, écrivain et fondateur du P2P Foundation. Dans ce texte, Bauwens étudie le mouvement « occupy » comme un signe de ce que pourrait-être l’économie dans quelques années, en se basant sur les « commons » (traduits par « biens publics »).
Je me dois de féliciter toute l’équipe des traducteurs pour cette traduction.
(la version actuelle n’est pas définitive, j’ai décidé d’extraire le texte dans l’état de finalisation actuelle, et de faire cette finalisation seul, il y a de fortes chances pour que la version finale diffère légèrement de celle-ci.

Texte traduit par : aKa, Gatitac, Hazei, @jr_dumas, pierreghz, pixeltoo, ThibowM TFRaipont et peut-être d’autres… Un grand merci à aKa et à tout son réseau FramaSoft.

http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2012/03/2012361233474499.html

« Occupy » comme modèle d’entreprise : la civilisation open-source émergente

Le mouvement « Occupy Wall Street » est un modèle pour un nouveau paradigme économique, dans lequel la valeur est d’abord créée par des communautés.

La semaine dernière, j’ai parlé de la crise des valeurs du capitalisme contemporain : la rupture de la boucle de rétroaction entre des populations productrices, qui créent de la valeur d’usage avec une croissance exponentielle, et ceux qui captent cette valeur à travers les médias sociaux – mais qui ne retournent aucun revenu aux « productilisateurs » (NdT « produsers »).

En d’autres termes, la soi-disant « économie de la connaissance » actuelle est un simulacre et une chimère – car des biens abondants ne font pas bon ménage avec une économie de marché. Dans l’intérêt des travailleurs de la planète, qui vivent dans une situation de plus en plus précaire, y a-t-il un moyen de résoudre cette énigme ? Pouvons-nous restaurer le cercle vertueux qui a été brisé ?

De façon assez curieuse, la réponse pourrait bien se trouver dans le récent mouvement politique « Occupy », parce que, tout en « travaillant de manière collaborative à leurs ressources politiques », ils ont aussi illustré de nouvelles pratiques en matière d’affaires et de valeur. Ces pratiques ont été, en fait, remarquablement similaires à l’écosystème institutionnel déjà mis en oeuvre pour générer des communautés du logiciel libre et du matériel libre. Ce n’est pas une coïncidence.

Revenons sur les rouages d’Occupy Wall Street au Parc Zucotti lorsque tout fonctionnait encore à l’automne. Au centre se trouvait le public producteur, recherchant le consensus au travers d’une Assemblée Générale et proposant différents modes d’action (« Mic Check », campement de protestation, groupes de travail, etc.), ce qui, tout à fait à la manière de l’open-source, peut être copié et mis en œuvre par des communautés semblables dans le monde entier, mais qui peut aussi être adapté à des besoins locaux.

Cette communauté a toutes sortes de besoins : des besoins matériels, tels que la nourriture, un logement et des soins médicaux. Ont-ils recours à l’économie de marché pour cela ?

La réponse ne peut être binaire. Occupy Wall Street a mis en place des groupes de travail pour trouver des solutions à leurs besoins matériels. L’économie a été considérée comme un système de provisionnement (ce qu’explique Marvin Brown dans son excellent livre Civilising the Economy) et c’étaient les « citoyens », organisés en groupes de travail, qui ont décidé du système de provisionnement approprié en fonction de leur éthique.

Par exemple, les agriculteurs bio du Vermont ont fourni de la nourriture gratuite aux campeurs, mais cela a eu un effet négatif : les marchands de rue locaux, des immigrés pauvres en général, n’ont pas fait beaucoup de chiffre avec tout ce monde qui recevait de la nourriture gratuite. Les occupants se sont soucié des vendeurs et ont ainsi monté le projet «Occupy Wall Street Vendor Project» qui a récolté des fonds pour acheter de la nourriture auprès des marchands.

Bingo : au premier coup d’essai, OWS créa un modèle d’économie éthique et fonctionnel, qui comprenait un marché dynamique, mais qui fonctionnait aussi en harmonie avec le système de valeur des occupants. Ce qui est vital ici, c’est que ce sont les citoyens qui ont fait le choix du système de provisionnement qui convenait le plus – et non pas les détenteurs de biens immobiliers et de capitaux d’une économie qui a fait le deuil de ses valeurs éthiques.

L’économie du logiciel libre

Avant que vous ne vous en désintéressiez comme s’il s’agissait d’une expérience utopique unique, considérons la logique institutionnelle plus large de la désormais mature économie du logiciel libre, qui, nous pouvons le dire objectivement, est le standard pour la production logicielle actuelle et future.

Dans le travail collaboratif (d’abord théorisé par Yochai Benkler dans son livre La Richesse des réseaux, une actualisation « peer-to-peer » d’Adam Smith), le cœur de la création de valeur apparaît à travers les contributeurs à un parc d’innovations partagées, à des biens communs de connaissance, des logiciels ou du design. Les contributeurs peuvent être des bénévoles ou des employés payés. Surtout, même les contributeurs payés s’ajoutent au parc commun. Pourquoi ?

Parce que l’innovation partagée fait une énorme différence en terme de coûts (apporte une brique et obtiens une maison), et qu’elle est également hyper-compétitive. Une étude récente menée par les fondateurs de l’Open Governance Index, qui mesure l’ouverture des projets logiciels, confirme que les projets les plus ouverts font beaucoup mieux sur le long terme que les projets plus fermés. En d’autres termes, ça réveille le sens des affaires : les entreprises ouvertes ont tendance à évincer les modèles d’entreprise basés sur les droits de propriété intellectuelle. Ainsi, peu importe que vous soyez un développeur de logiciel libre « commoniste » ou un actionnaire capitaliste d’IBM. Les deux parties en bénéficient et ils l’emportent sur ou l’emportent avec les concurrents propriétaires traditionnels.

Les acteurs secondaires dans la production du logiciel open-source sont les dites fondations FLOSS telles qu’Apache, Gnome, Eclipse, Perl Foundation et la fondation Wikimédia. Ces organisations à but non lucratif ne gèrent ni ne « commandent et contrôlent » le processus de production, mais le permettent. En d’autres termes, ils maintiennent l’infrastructure de coopération, tout comme les groupes de travail fournisseurs permettent à l’occupation de continuer à opérer.

Pour finir, comme les marchands de rue du parc Zuccoti, les projets libres créent une économie d’acteurs qui génèrent de la valeur ajoutée sur des biens communs, grâce à toutes sortes de services dérivés, qui créent de la valeur monétaire d’échange dans l’économie de marché. Ils vendent leur travail et capacité de conseil, formation et insertion. Par exemple, IBM, qui était une entreprise de matériel, s’est transformée en une société géante d’experts-conseils Linux pour surmonter son déclin à long terme.

Quel est le lien entre ces coalitions entrepreneuriales et les biens communs à partir desquels elles créent leur valeur? D’aucuns disent qu’ils transforment Linux en quelquechose qui est partiellement un « bien commun privatisé », comme l’explique l’éditeur de The Linux Journal, Doc Searls :

« Linux est devenu une coentreprise économique d’un groupe de sociétés, de la même manière que Visa est une coentreprise d’un groupe d’institutions financières. Comme le clarifie le rapport de la Linux Foundation, les sociétés participent pour diverses raisons économiques. »

Un rapport de la Linux Foundation sur le noyau Linux le montre clairement :

« Plus de 70 % de tout le développement du noyau est manifestement fait par des développeurs qui sont payés pour leur travail, et ceci est un fait démontrable. Plus de 14 % du code est écrit par des développeurs connus comme étant bénévoles et indépendants, et 13 % par des gens qui pourraient, ou non, être payés (leur situation est inconnue), donc la quantité de travail effectuée par des développeurs non-bénévoles pourrait être de 85 %. Le noyau Linux, est donc largement le produit de professionnels et non de bénévoles. »

Mais ce n’est pas tout, Timothy Lee explique que l’emprise des entreprises sur Linux n’a pas changé son modèle organisationnel sous-jacent :

« … Ce qui importe, c’est la façon dont les projets open-source sont organisés en interne. Dans un projet logiciel traditionnel, il y a un chef de projet qui décide des fonctionnalités que le produit aura et répartit les employés sur diverses fonctionnalités. A contrario, il n’y a personne qui dirige le développement général du noyau Linux. Oui, Linus Torvalds et ses lieutenants décident de quels patchs vont finalement rentrer dans le noyau, mais les employés de Red Hat, IBM et Novell qui travaillent dessus ne prennent pas leurs ordres d’eux. Ils travaillent sur ce qu’eux (et leurs clients respectifs) trouvent le plus important, et la seule autorité de Torvalds est de décider si les patchs qu’ils proposent sont assez bons pour être intégrés dans le noyau. »

La communauté d’abord, les affaires ensuite

Clay Shirky, auteur de Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organisations met l’accent sur le fait que des entreprises qui travaillent avec Linux comme IBM « ont abandonné leur droit de diriger des projets pour lesquels elles payent et leurs concurrents ont un accès immédiat à tout ce qu’elles font. Ce n’est pas un produit d’IBM ».

Voilà exactement où je voulais en venir : même dans le cas d’entreprises cotées s’associant avec un travail collaboratif, la valeur créée par la communauté est toujours au cœur du processus, et l’alliance entrepreneuriale suit déjà, à un niveau non négligeable, cette nouvelle logique – dans laquelle la communauté prime et les affaires viennent en second.

Bien entendu, dans le cadre de la politique économique actuelle, il reste un problème majeur. Alors que les biens communs représentent l’essentiel de la valeur, celle-ci ne peut se reproduire, à moins que des membres de ces communautés ne deviennent entrepreneurs ou ne soient engagés comme salariés d’entreprises à but lucratif. En d’autres termes, les biens communs restent dépendants de la reproduction sociale du capital. Mais à la différence de la logique des médias sociaux dont nous avons parlé la semaine dernière, au moins ici apparaît une forme de paiement et de financement, ce qui fait que les « productilisateurs » génèrent effectivement un revenu. Là, dans ce modèle, dans une certaine mesure, la boucle de rétroaction a été remise en route (même si c’est peut-être encore insuffisant).

Alors comment se fait-il que cela se produise ici mais pas dans les médias sociaux ?

La réponse découle de la logique de réseau régissant la façon dont les pairs s’associent entre eux. Dans les médias sociaux, nous sommes des individus qui partagent l’expression de leur créativité. Les liens entre nous sont faibles et par conséquent nous avons besoin de plates-formes tierces pour mettre en place des infrastructures pour nous.

Dauphins et requins

Dans le monde du logiciel libre en revanche, et sur Wikipédia, nous créons des objets de valeur collaborativement, ce qui nous relie, au point de devenir une communauté. Ces communautés créent ensuite leurs propres associations souveraines auxquelles des entrepreneurs associés sont rattachés.

Cependant, nous devons reconnaître que les entreprises à but lucratif avec des actionnaires devront toujours opérer avec leur « dauphin » intérieur (qui veut s’engager dans la « co-ompétition » avec les biens communs) et leur « requin » intérieur (qui veut exploiter ou enfermer les biens communs). Ces comportements contradictoires sont bien documentés dans le monde du logiciel open-source.

Pour améliorer la situation sur les médias sociaux, nous avons besoin de communautés travaillant de manière collaborative pour créer leur propre infrastructure de média social – comme « Occupy» s’occupe maintenant de son ambitieux projet Global Square dont le dessein est de remplacer Facebook une bonne fois pour toute avec un réseau civique.

Mais dans le travail collaboratif, nous avons besoin d’aller plus loin aussi. Plutôt que de s’associer avec des entreprises cotées en bourse, pourquoi ne pas créer nos propres entités, des structures entrepreneuriales éthiques, à l’intérieur desquelles les valeurs des biens communs sont intégrées dans les fondements juridiques mêmes, et ne sont pas imposées depuis l’extérieur ? Autrement dit, où la « main invisible » n’a pas besoin d’être théorisée comme une force extérieure, mais est une « main visible » clairement active, guidant chaque entreprise individuelle, mais centrée sur les biens communs ?

Dmytry Kleiner qui se décrit lui-même comme un « communiste-risqueur » , a proposé une nouvelle licence de « travail collaboratif » judicieuse, qui ouvrirait les biens communs à des entreprises éthiques et autres producteurs de biens communs – mais pas aux entreprises à but lucratif, qui auront besoin de payer. Ça créerait une boucle rétroactive auto-entretenue dans une contre-économie émergente, centrée sur les biens communs. Las Indias, un autre réseau d’entreprises de biens communs, propose la création de « phyles » mutualistes : des coopératives globales, centrées sur la communauté, opérant plus comme les guildes vénitiennes et florentines pendant la Renaissance.

« Occupy » en tant que modèle d’entreprise

Dans le titre de cet édito, j’ai décrit « Occupy comme un modèle d’entreprise, et je l’ai relié à un potentiel nouveau modèle de société. C’est possible si nous étendons la logique institutionnelle de travail collaboratif existant déjà dans la connaissance, le logiciel et le matériel, à une vision macro-économique.

Aujourd’hui, nous supposons que la valeur est créée par des entreprises à but lucratif et nous considérons la société civile comme la catégorie du « reste » : ce que nous faisons lorsque nous rentrons chez nous, épuisés après une journée de travail rémunéré. Cela se reflète dans le langage que nous utilisons pour décrire la société civile, ce que nous qualifions de non-lucratif ou non-gouvernemental.

L’ensemble de ce système est encadré par un État. Mais l’État défendant les valeurs démocratique et social est devenu de plus en plus un État défendant la valeur des entreprises, un État dans lequel les gains sont privatisés et les pertes nationalisées. Autrement dit, l’État est devenu une extension des entreprises et sert de moins en moins les citoyens. On peut voir la progression de ce modèle à la façon dont la fameuse « troika » (regroupant l’UE, la BCE et le FMI) impose maintenant ses politiques de brûlis en Grèce.

Les modèles « Occupy » et open-source mettent en lumière un nouveau monde potentiel, dans laquelle la sphère civique et démocratique, les biens communs productifs et un marché vivant peuvent co-exister avec des bénéfices mutuels :

- au cœur de la création de valeurs, on trouve des biens communs dans lesquels les innovations sont ouvertes à tous, pour les partager et construire dessus ;

- ces biens communs sont protégés par des associations civiques à but non-lucratif, qui vont potentialiser la production sociale ;

- autour de ces biens communs va émerger une économie vivante et centrée sur les communautés de biens communs, faite d’entreprises éthiques que leur structure juridique lie aux valeurs et aux buts des communautés, et non pas à la génération de profits privés.

C’est au croisement de ces trois cercles d’intérêts que les citoyens vont décider de la meilleure forme des systèmes d’approvisionnement.

Ce modèle peut exister comme sous-modèle à l’intérieur du capitalisme et dans une certaine mesure c’est déjà le cas à l’heure actuelle, sous la forme de l’écosystème constitué par le secteur du logiciel open-source. Il pourrait aussi devenir, avec quelques arrangements indispensables, le cœur de la logique d’une nouvelle civilisation. « Occupy » ne nous a pas seulement montré une préfiguration de la politique, mais aussi une préfiguration de l’économie.

Michel Bauwens est un théoricien, écrivain et fondateur de la P2P (Peer-to-Peer) Foundation.

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